| |
(Le Messager 13/06/2008)
Enquête
Hôtels particuliers, villas, piscines, Bugatti et
Mercedes... La police a enquêté sur le patrimoine de
cinq chefs d'Etat africains en France. Cette démarche
avait été interprétée à la mi-2007 comme une rupture
avec la « Françafrique ». Depuis, l'affaire a été
classée sans suite.
Avenue Foch, j'achète !
C'est un monde enchanté où l'on vogue d'une villa de 9
pièces avec piscine à Nice à un hôtel particulier de
l'Ouest parisien. Un univers surréaliste peuplé de
Bugatti payées cash plus de 1 million d'euros. Un
microcosme constellé d'une myriade de comptes bancaires.
Oligarques russes ? Rois du pétrole saoudiens ? Stars
d'Hollywood ? Non : chefs d'Etat africains producteurs
de pétrole pour la plupart, mais dont les populations
comptent parmi les plus pauvres de la planète.
Le fait que des dirigeants du continent noir
investissent dans l'immobilier en France, qu'ils
séjournent à Paris dans un luxe inouï, que leurs
familles bénéficient de largesses financées dans la plus
grande opacité n'est pas une révélation. Mais, cette
fois, l'inventaire de ce patrimoine vertigineux n'est
pas dressé par des militants tiers-mondistes en lutte
contre la « Françafrique ».
Il se lit dans les 34 procès-verbaux rédigés entre juin
et novembre 2007 par les policiers de l'Office central
pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF).
Cette enquête policière, dont Le Monde a pu prendre
connaissance, a été ouverte par le parquet de Paris en
juin 2007. Elle faisait suite à une plainte pour « recel
de détournement d'argent public » déposée en mars par
trois associations françaises, visant cinq chefs d'Etat
: le Gabonais Omar Bongo Ondimba, le Congolais Denis
Sassou Nguesso, le Burkinabé Blaise Compaoré, l'Angolais
Eduardo Dos Santos, et le Guinéen Teodoro Obiang.
Au fil des centaines de pages du dossier se dessine une
singulière carte du Paris africain, sorte de Monopoly où
les présidents auraient jeté leur dévolu sur les artères
les plus huppées. Foisonnant et cossu, le patrimoine
immobilier est surtout localisé « dans des quartiers à
forte valeur marchande, soulignent les policiers. Paris
16e, 8e et 7e arrondissements pour Omar Bongo et son
épouse, Paris 16e et Neuilly-sur-Seine pour Jeff Bongo
[un des fils d'Omar Bongo], Le Vésinet pour le frère de
Denis Sassou Nguesso, Courbevoie pour Wilfrid Nguesso
[neveu du président du Congo] ou Paris 16e pour Chantal
Compaoré [épouse du président burkinabé] ».
Hôtel particulier
La découverte la plus spectaculaire se situe entre les
Champs-Elysées et la plaine Monceau, dans le 8e
arrondissement de la capitale. Là, un hôtel particulier
a été acquis le 15 juin 2007 pour la somme de 18,875
millions d'euros par une société civile immobilière
(SCI). Celle-ci associe deux enfants du président
gabonais, Omar Denis, 13 ans, et Yacine Queenie, 16 ans,
son épouse Edith, qui se trouve être la fille du
président congolais Denis Sassou Nguesso, et un neveu de
ce dernier, Edgar Nguesso, 40 ans.
Au total, sont répertoriés 33 biens (appartements, hôtel
particulier et maisons) appartenant au Gabonais Omar
Bongo ou à sa famille, et 18 autres dont le président
congolais et ses proches sont propriétaires. Le
patrimoine de loin le plus imposant concerne M. Bongo
lui-même. Son nom est associé à pas moins de 17
propriétés immobilières, dont deux appartements avenue
Foch (88 m2 et 210 m2) et un de 219 m2 lui aussi situé
dans le 16e arrondissement. A Nice, une propriété « est
constituée de deux appartements ( 170 m2 et 100 m2),
trois mai sons (67,215 m2 et 176 m2) et d'une piscine »,
précise le procès-verbal.
« Un chef d'Etat, en fonctions depuis quarante ans dans
un pays pétrolier et qui a des revenus officiels
importants, peut économiser suffisamment d'argent pour
acheter plusieurs appartements à Paris, explique Me
François Meyer, avocat d'Omar Bongo et de sa famille.
Surtout avec les prix très bas de l'immobilier pratiqués
il y a vingt ou trente ans. » Selon les policiers, le
président Bongo dispose de quatre adresses distinctes à
Paris.
Ali Bongo, qui est son fils et aussi son ministre de la
défense depuis 1999, est également propriétaire avenue
Foch tandis que son épouse Edith possède deux immenses
logements dans le 7e arrondissement, non loin de la tour
Eiffel. De Nice à Neuilly-sur-Seine en passant - souvent
- par le 16e arrondissement parisien, l'enquête recense
aussi les propriétés de Jean Ping, ex-gendre d'Omar
Bongo et actuel ministre des affaires étrangères, et
d'autres fils du président gabonais comme Omar-Denis
junior et Jeff, ainsi que de filles comme Audrey, Yacine
Queenie, ou petite-fille comme Nesta Shakita.
12 comptes pour Edgar Nguesso
En comparaison de ce petit empire immobilier, les autres
chefs d'Etat visés apparaissent comme de petits
propriétaires. Discret, le président congolais Denis
Sassou Nguesso ne fait qu' « utiliser », selon les
policiers, la Villa Suzette du Vésinet (Yvelines). Cette
coquette demeure de 485 m2 était juridiquement la
propriété de son frère Valentin, jusqu'à ce que,
quelques semaines avant le décès de ce dernier à la fin
2004, elle soit cédée à une société de droit
luxembourgeois aux actionnaires anonymes.
Les enquêteurs ont également répertorié un appartement
de 9 pièces acheté à Paris (17e) en 2007 pour 2 470 000
euros par l'épouse du président congolais Antoinette
Sassou Nguesso. Ils mentionnent aussi le logement de 10
pièces à 1 600 000 euros acquis en 2005 à Paris par leur
fils Denis Christel, ainsi que l'hôtel particulier de 7
pièces avec piscine intérieure à Neuilly-sur-Seine
acheté 3,15 millions d'euros en 2006 par Julienne, leur
fille cadette.Les mêmes policiers n'ont découvert aucun
bien immobilier appartenant au président angolais Dos
Santos ni au Burkinabé Blaise Compaoré.
Seule la déclaration d'impôt sur la fortune de Chantal,
l'épouse de ce dernier, a montré qu'elle possède deux
biens immobiliers à titre personnel dans le 16e
arrondissement. Dans le même quartier, le président
guinéen Teodoro Obiang est propriétaire d'un
appartement. Epluchant les fichiers fiscaux et
bancaires, les enquêteurs de l'OCRGDF ont non seulement
dressé la liste des biens immobiliers, mais aussi des
comptes bancaires accueillant en France les avoirs de
dirigeants africains et de leur famille. Ainsi, Edgar
Nguesso ne possède pas moins de 12 comptes dont 7
courants.
Mais aucun n'apparaît au nom de son oncle, le président
du Congo. Son homologue gabonais, lui, est titulaire de
11 comptes ouverts à Paris, Nice ou Créteil dont 6
comptes courants.Dans leur élan, visiblement ébahis par
leurs découvertes, les policiers ont étendu leurs
investigations au domaine des voitures de luxe, qui
n'était pas explicitement visé par la plainte. Chez les
concessionnaires Mercedes, Bugatti ou Aston Martin, ils
ont retrouvé ce qu'ils n'avaient pas obtenu pour les
appartements : les chèques et les virements ayant servi
aux paiements.« Le financement de certains véhicules
apparaît pour le moins atypique », notent les
enquêteurs, maniant l'euphémisme à propos de « ce parc
automobile conséquent ».
Les deux Ferrari acquises pour près de 400 000 euros par
Ali Bongo, la Maybach à 424 477 euros d'Edith Bongo, les
trois Bugatti à 1 million d'euros pièce fabriquées
spécialement pour Teodoro Nguema Obiang, le fils du
président de Guinée équatoriale, ont été payés au moyen
de chèques tirés par des sociétés au profil opaque. De
même, notent les policiers, Wilfrid Nguesso, neveu du
président congolais, « règle le solde d'achat d'un
véhicule Aston Martin type DB9 par un virement émis par
Matsip Consulting », une société de droit luxembourgeois
aux associés inconnus qui apparaît également comme
propriétaire de la Villa Suzette du Vésinet.
Véhicules de luxe
Le fils du président de la Guinée équatoriale a, lui,
acheté au total en France « une quinzaine de véhicules
pour un montant estimé de plus de 5,7 millions d'euros
», acquittés là encore par des virements de sociétés
intermédiaires. Son nom, Teodoro Nguema Obiang, a été
cité en 2004 dans un rapport du Sénat américain sur les
transactions suspectes couvertes par la Riggs Bank qui,
à Washington, gérait alors plus de 60 comptes au nom des
responsables de ce petit Etat pétrolier et de leur
famille.
En fait de « financement atypique », les enquêteurs
français se sont vivement intéressés au chèque de 390
795 euros tiré en février 2004 par la « paierie du Gabon
en France » pour régler la « Maybach 57 » (une marque
allemande concurrente de Rolls-Royce) de couleur « bleu
Côte d'Azur » destinée à « Madame la Présidente
Edith-Lucie Bongo-Ondimba ». A en croire ce chèque, dont
la copie figure au dossier, l'argent public gabonais
financerait le véhicule de grand luxe de la première
dame du pays, qui n'a pourtant aucune fonction
officielle.
Le même compte de la « paierie du Gabon » ouvert à la
Banque de France et utilisé pour régler les frais de
fonctionnement de l'ambassade à Paris a servi à financer
la moitié d'une Mercedes à 75 858 euros dotée d'un «
toit ouvrant panoramique » achetée en septembre 2006 à
Paris par Pascaline Bongo, la fille du président, qui
est aussi sa directrice de cabinet. Curieusement, le
reliquat de 41 370 euros a été acquitté par un chèque
signé de Me François Meyer, avocat du président Bongo.
« Cela peut étonner, admet Me Meyer. Mais je peux faire
des cadeaux à la fille du président Bongo, que je
connais depuis vingt ans. » D'où vient l'argent ? Au vu
de ce somptueux état des patrimoines, la question de
l'origine des fonds s'impose. L'apparente disproportion
entre la richesse immobilière accumulée et les revenus
publics des propriétaires aurait pu suggérer de
poursuivre des investigations dans les comptes bancaires
ayant permis pareilles transactions.
Le salaire mensuel officiellement versé par l'Etat
gabonais au président Bongo ne se limite-t-il pas à 14
940 euros, selon l'hebdomadaire Jeune Afrique ? Celui du
président Sassou Nguesso n'est-il pas de 30 000 euros,
comme l'indiquent d'autres sources ? Quant à Teodoro
Obiang, ministre de l'agriculture et des forêts de son
père, ne perçoit-il pas officiellement 5 000 dollars (3
400 euros) par mois, d'après des sources américaines ?
Obstacles à la poursuite de l’enquête
Des investigations plus approfondies auraient dépassé le
cadre de l'enquête préliminaire de police. Elles
supposeraient l'ouverture d'une information judiciaire
et la désignation d'un juge d'instruction. Une telle
perspective a été écartée par la décision de classement,
notifiée le 15 novembre par le parquet de Paris. Mais le
dossier pourrait être rouvert si les associations
parvenaient à déposer une nouvelle plainte, assortie
cette fois d'une constitution de partie civile, comme
elles en nourrissent le projet. Cette formule conduit
automatiquement à la désignation d'un juge
d'instruction, à condition que les plaignants prouvent
leur « intérêt à agir ».
Même si un juge d'instruction était désigné, de sérieux
obstacles surgiraient immédiatement sur sa route. Outre
l'immunité dont peuvent se prévaloir des chefs d'Etat en
exercice - mais pas leurs familles -, la difficulté
résiderait dans la mise au jour des opérations à
l'origine d'éventuels détournements. Il faudrait
enquêter en Afrique, où des infractions auraient été
commises, notamment dans les comptes publics. « La
preuve que l'argent public a financé des dépenses
privées se trouve dans le pays que contrôle
précisément... le bénéficiaire », résume un spécialiste
du dossier.Trois des cinq régimes concernés bénéficient
du soutien indéfectible de Paris.
Cet appui, renouvelé récemment par Nicolas Sarkozy, ne
devrait pas fondamentalement être remis en cause par la
récente sortie de Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à
la coopération, contre le « gaspillage des fonds publics
» par certains Etats africains. Or une enquête destinée
à faire la lumière sur d'éventuels « biens mal acquis »
déborde rapidement les normes policières ou judiciaires.
Elle suppose une véritable mise à nu de la relation
franco-africaine.
Philippe BERNARD
A l’origine, une plainte: la victoire de l'« Afrique
de Papa »
À l'origine de l'enquête de police inédite sur les biens
acquis par cinq chefs d'Etat africains en France, se
trouve une plainte pour « recel de détournement d'argent
public ». Celle-ci a été déposée en mars 2007 à Paris
par trois associations : Survie, spécialisée dans la
dénonciation des turpitudes de la « Françafrique »,
Sherpa, groupement de juristes spécialisés dans la
défense des droits de l'homme, et la Fédération des
Congolais de la diaspora, qui dénonce l'opacité
financière du régime de Brazzaville. Leur objectif
commun consiste à dénoncer la dilapidation des
ressources de pays africains par des régimes soutenus
ouvertement - pour trois d'entre eux - par la France
depuis des décennies.
Ces trois plaignants ont puisé l'essentiel de leurs
arguments dans un rapport intitulé « Biens mal acquis...
profitent trop souvent », réalisé voici un an par le
Comité catholique contre la faim et pour le
développement (CCFD). Ce document plaidait en faveur
d'une « mobilisation des sociétés civiles en faveur de
la restitution des biens mal acquis ». Il synthétisait
une multitude de rapports officiels, de travaux d'ONG et
d'enquêtes journalistiques décrivant la fortune
accumulée en France par les familles de dirigeants
africains et tendant à démontrer les origines douteuses
de ces fonds.
En écho, la plainte déposée à Paris estimait qu'un tel
financement « n'[avait] pu intervenir du seul fait des
rémunérations versées aux dirigeants des pays concernés
» et avait pour conséquence « la réduction des
ressources publiques en Afrique ». Les associations
réclamaient l'application de la convention des Nations
unies de 2003 contre la corruption. Signé par la France,
ce texte érige la restitution des biens détournés en
principe du droit international.
Bien mal acquis
La plainte visant les « biens mal acquis », conçue comme
un outil de propagande, a connu une destinée dépassant
les espérances de ses promoteurs. A la mi-juin 2007, le
parquet de Paris, au lieu de la classer discrètement, a
ouvert une enquête préliminaire, confiée à l'Office
central de répression de la grande délinquance
financière (OCRGDF). Cette décision, intervenue quelques
jours après l'élection de Nicolas Sarkozy, a été
analysée par nombre d'observateurs africains comme le
premier signe de la « rupture » avec la « Françafrique »
promise par le candidat de l'UMP.
L'éditorialiste du journal burkinabé Le Pays croit alors
voir poindre « une nouvelle ère (...) pour la France,
qui veut manifestement que soit tournée la page des
rapines pratiquées sur le continent par ses propres
dirigeants ». « La dialectique du pilleur-réparateur
pourrait s'enclencher », s'enthousiasme un quotidien de
Kinshasa, tandis que le Times de Londres insiste sur le
caractère « sans précédent » de l'enquête.La douche
froide viendra cinq mois plus tard, avec le classement
sans suite notifié le 15 novembre 2007 pour « infraction
insuffisamment caractérisée ».
Entre-temps, les chefs d'Etat visés ont signifié leur
colère à Nicolas Sarkozy. Omar Bongo a protesté, a
affirmé avoir empêché des manifestations antifrançaises
« spontanées » à Libreville. Le 5 juillet, sur le perron
de l'Elysée, après une visite au président français,
Denis Sassou Nguesso a fustigé les « relents de
néocolonialisme et de racisme » qu'évoque pour lui la
plainte. « Tous les dirigeants du monde ont des châteaux
ou des palais, qu'ils soient du Golfe, d'Europe ou
d'Afrique », se défendait-il.
Le geste de Sarkozy
Comme pour appuyer ces protestations, M. Sarkozy a
multiplié les gestes montrant la continuité des bonnes
relations entre la France et les pays concernés. Lors de
son premier voyage officiel en Afrique, en juillet, il a
choisi de faire étape au Gabon, dirigé depuis quarante
ans par Omar Bongo, et s'est montré plus généreux que le
Trésor ne le proposait pour annuler la dette de ce pays.
Reçu à l'Elysée, M. Sassou Nguesso a bénéficié, lui
aussi, d'une aide française accrue pour le Congo.Pour
les associations plaignantes, le doute n'est pas permis
: le classement de la plainte résulte d'une consigne
donnée au parquet par le pouvoir politique. A lire leur
réaction, la décision judiciaire traduirait la victoire
de « l'Afrique de Papa sur le droit ».
« Par cette décision, estiment-elles, la France envoie
un signal désastreux à la population africaine »,
privant celle-ci de « ce qu'elle ne peut pas obtenir sur
son sol, c'est-à-dire l'identification de ceux qui, par
les détournements massifs d'argent public opérés,
contribuent à son appauvrissement ».
Par Philippe BERNARD
© Copyright Le Messager
Visiter le site de:
Le Messager
http://www.africatime.com/ge/nouvelle.asp?no_nouvelle=407036&no_categorie= |
|